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Le Carnaval de Binche

N° de référence du dossier : Reconnaissance n°1
Reconnu depuis le 12 mai 2004 par la Ministre de la Culture en tant que Chef-d’œuvre du Patrimoine oral et immatériel

Inventaire mis à jour le 14 décembre 2018


1. ASPECTS PRATIQUES

a. Nom de l’élément : Carnaval de Binche

b. Localisation géographique : Ville de Binche, en province du Hainaut

c. Communauté concernée (groupes ou individus):  Habitants de Binche

 d. Société ou groupe responsable : Association de Défense du Folklore (ADF) ; 10 sociétés de Gilles (dont une composée essentiellement d’enfants) ; 4 sociétés de « fantaisie » dont trois issues des établissements scolaires de la Ville de Binche (Pierrots, Arlequins, Paysans et Marins).

 e. Personne(s) de contact :

 Jean-Noël de Wolf – Secrétaire de l’ADF : jndewolf@hotmail.com 

Clémence Mathieu – Directrice du Musée international du Carnaval et du masque : clemence.mathieu@museedumasque.be

   

2. HISTORIQUE  

Les origines de cette « communion » populaire semblent difficiles à retracer avec objectivité. Les historiens et les folkloristes qui l’ont analysée depuis plus d’un demi-siècle restent toujours prudents dans leurs travaux, en raison du manque d’éléments remontant au-delà de la fin du XVIIIe siècle et de la piètre qualité des preuves matérielles anciennes. Pour compliquer les choses, de nombreuses légendes, tantôt liées à un personnage mythique ou historique, ont sans doute éclipsé la réalité sous des dehors plus romanesques ou fantastiques, mais les origines réelles restent bien difficiles à retracer avec certitude. 

La légende qui remporte le plus grand succès est celle du Gille descendant des Incas, diffusée par un journaliste de la fin du XIXe siècle. Ces Incas seraient apparus en costume lors des fêtes chevaleresques organisées par Marie de Hongrie en 1549 pour accueillir son frère (Charles Quint) et son neveu (Philippe II). Les Binchois, appréciant les costumes colorés et exotiques des Incas présents, auraient perpétué ce défilé dans la cité. Cette hypothèse farfelue séduit car elle confère au rituel un caractère historique assez flatteur. Élément justifiant une pratique archaïque et primitive, magico-religieuse, n’ayant plus de sens directement perceptible… 

Ainsi, cette dernière assise romancée, devenue « mythologique », a renforcé le rituel en le légitimant et a rendu sa communauté plus enthousiaste à perpétuer un événement de son passé qui la fédérait et la différenciait des autres carnavals de la région. 

L’histoire est sans doute plus complexe, même si on est en droit de supposer que des réjouissances masquées avaient bien lieu à Binche avant 1549. En effet, même si le terme « Gille » n’apparait dans les archives communales pour la première fois qu’en 1795 suite à l’irruption d’un Binchois lors d’un conseil communal « en habit de masque qu’on dit icy habit de gille », en 1394 et 1396, quelques lignes dans les livres de comptes mentionnent des commandes de vin pour le « cras dimence » et de chandeliers pour la « nuyt des quaresmiaux » et font penser que des événements festifs se déroulaient à Binche avant le Carême. Toutefois, on ne trouve rien sur la description de la fête et du costume avant 1859, date à laquelle, un journal local (Le Journal de Charleroi) publie un article qui évoque déjà certains aspects comme les oranges, les plumes et les rubans. 

À l’heure actuelle, même si la tendance est de faire remonter la pratique du carnaval dans la région à des origines agraires, sur le modèle d’autres traditions européennes, il est reconnu que le carnaval, le masque et toutes les pratiques liées à celui-ci ont fortement évolué durant les deux derniers siècles (embourgeoisement du costume avec ajouts de matériaux nobles, uniformisation des pratiques pour les besoins d’une médiatisation organisée par la ville dans les années 1920, enfin, une démocratisation de la participation due d’une part à la location des costumes et d’autre part à une plus forte implication des femmes dans l’espace public). 

-Les acteurs du carnaval : du XIXe siècle à aujourd’hui 

Le carnaval n’a pas toujours été celui qu’on connait aujourd’hui. Le Gille était auparavant entouré de toute une série de personnages masqués et déguisés, constitués en société de fantaisie (Paysans, Mousquetaires, Zouaves, etc.) et qui ne sortaient pas exclusivement le Mardi gras. 

Le carnaval apparaissait davantage comme une immense mascarade où, même si les Gilles occupaient déjà une place prépondérante, on retrouvait les masques les plus variés. 

En 1861, un journaliste souligne le caractère cocasse et diversifié de la fête où les spectateurs ont pu admirer une parade de cirque avec clowns, pierrots, ménagerie, ours savants, singes, hercules, musiques, etc. 

Le Gille est devenu le « héros » de la fête vers la fin du XIXe siècle et depuis lors n’a plus jamais été détrôné de son statut, au point que l’identité binchoise s’est véritablement construite autour de ce personnage. 

-Les sociétés de fantaisie anciennes 

L’expression « société de fantaisie » désigne les sociétés qui participent au carnaval sous un autre déguisement que celui du Gille. 

Elles étaient autrefois beaucoup plus nombreuses qu’aujourd’hui. Les sociétés anciennes avaient pour nom « Les Conspirateurs », « Les Albanais », « Les Pirates », « Les Princes charmants », « Les Mousquetaires » ou, plus récemment, « Les Marins » (qui ont refait leur apparition à l’occasion du carnaval 2018), « Les Princes d’Orient », ou encore « Les Chics Types » qui animaient de leur sortie à la viole le Lundi gras (ceux-ci ressortent d’ailleurs depuis le carnaval 2015). 

 

3. SITUATION ACTUELLE

 a. DESCRIPTION

Décrire l’élément actuel dans son ensemble.

Le carnaval ne débute pas lors des Jours Gras mais bien lors des six semaines précédentes, qui sont appelées les festivités pré-carnavalesques. 

Les samedis et les dimanches avant les Jours gras ont lieu les répétitions en batterie ainsi que les soumonces, qui sont de deux types : les soumonces en batterie et les soumonces en musique. On peut aussi y ajouter les trois bals des Jeunesses politiques de la Ville. 

 - Répétitions en batterie 

Ces festivités pré-carnavalesques se manifestent notamment par les sorties dominicales, qui sont de trois types. Lors des deux premiers dimanches, ont lieu les répétitions de batterie : les sociétés (c’est-à-dire les groupes des futurs Gilles du Mardi gras) auditionnent leur batterie dans leur local respectif, au sein d’un café du centre-ville, puis sortent dans la ville et dansent le pas du Gille, accompagnées des tambours et de la grosse caisse. 

 - Soumonces en batterie 

Les soumonces en batterie (du terme latin « submonere », avertir, convoquer) ont lieu lors des deux dimanches suivants. Les sociétés sortent au rythme des tambours et grosses caisses dans le cœur de la cité ; les futurs Gilles dansent avec les sabots, l’apertintaille (ceinture de cloches) et le ramon (petit balai fait de brindilles de bouleau). 

 - Soumonces en musique 

Les soumonces en musique ont lieu lors des deux derniers dimanches. À cette occasion, un orchestre de cuivres vient se joindre aux batteries et les participants portent en général le costume du Dimanche gras de l'année précédente (un costume de fantaisie). Ils dansent au son des 26 airs traditionnels de Gilles et chaque société exécute un rondeau devant son local. 

 - Bals de carnaval 

Lors des trois derniers samedis avant les Jours gras, ont lieu des bals costumés à thème avec orchestre. À minuit, une batterie et des musiciens jouent les airs de Gilles. Les hommes se réunissent au centre de la salle et les femmes forment autour d’eux une farandole, tous dansant avec le même enthousiasme le pas de Gille. 

 - Le lundi des Trouilles de Nouilles 

Le lundi qui précède le Dimanche gras, Binche connaît la nuit la plus folle de l’année, celle des « Trouilles de Nouilles », anciennement dénommée « Trouilles guenouilles » (à noter que certains anciens utilisent toujours le terme « beaux masques » pour ce lundi spécial). Selon l’étymologie généralement admise, cette expression désigne des déguisements dépenaillés, quelconques, sales (dans le dialecte de la région, une « Trouille » est une personne sale, malpropre). 

Ce soir-là, vers 20 heures, individuellement ou en groupe, les personnes vêtues de costumes très divers – traditionnellement en frusques dénichées çà et là – sortent repérer, dans un café ou dans une rue, une personne non déguisée (de préférence connue), afin de l'intriguer par des farces. Les costumes doivent dissimuler entièrement la personne afin qu’elle ne soit pas reconnaissable. Les « Trouilles » transforment souvent leurs voix à cette occasion. Les hommes se déguisent en femmes, les femmes en hommes, on se grossit, on se grandit, etc. Intriguer consiste à raconter à sa victime des faits personnels et véridiques. Tout Binchois joue le jeu : il cherchera en vain un indice pour identifier son « intrigueur ». 

Le passage dans les petites rues derrière l’hôtel de ville constitue l’un des grands moments de la soirée, car uniquement à cet endroit de la ville, on peut se livrer à une danse échevelée au son d’airs populaires connus de tous, parfois assortis de paroles, qui ne font pas partie des airs de Gille classiques et autorisés. 

Le cœur du carnaval s’articule autour des trois Jours Gras. 

 - Le Dimanche gras 

Le Dimanche gras, les futurs Gilles, Paysans, Pierrots, Arlequins et Marins envahissent les rues de la ville en portant un costume de fantaisie préparé dans le plus grand secret. Choisi et porté par un ensemble d’amis au sein d’une société ou simplement individuellement, ce costume est souvent confectionné par la grand-mère, la mère, la compagne ou par des professionnelles (couturières et modistes) habituées, d’année en année, à développer une créativité et une originalité à la hauteur de l’événement. Le costume a généralement été imaginé des mois à l’avance et les thèmes traités sont innombrables. 

Dès 7h du matin, ils parcourent la ville en petits groupes au son des tambours et des violes (orgues de barbarie). Après un repas en famille et entre amis, les travestis se rassemblent vers 15h30 pour défiler de la gare jusqu’au centre-ville au son des tambours et des cuivres. Vers 18h30, le cortège se disloque et les sociétés continuent de déambuler dans les rues et les cafés jusque tard dans la soirée. 

 - Le Lundi gras 

La journée du Lundi gras est traditionnellement un jour où la fête se fait plus intime, où les Binchois se retrouvent entre eux. Elle est consacrée à la sortie des enfants qui sont accompagnés des parents mais aussi des Trois Jeunesses politiques de la ville. Ils sortent au son de la viole (orgue de barbarie) le matin, des tambours et des cuivres l’après-midi. Les groupes vont de café en café en dansant et prennent part à des batailles de confetti. Vers 15h, les jeunesses se rassemblent dans leur local respectif et se dirigent ensuite vers la Grand-Place en offrant des oranges et en dansant au rythme des tambours et des cuivres. Face à l’hôtel de ville, ils forment un rondeau de l’amitié. La journée est couronnée vers 19h par un feu d’artifice tiré depuis le square de la gare. Les jeunesses regagnent ensuite leur local, toujours en dansant, mais elles ne tardent pas à rentrer pour être en forme pour le lendemain. 

Depuis quelques années, des groupes d’adultes costumés sont aussi de sortie ; ils s’appellent « Les Sales Djônes », « Les Mervellous », « Les Chics Types » ou encore « Les Ladies » (groupe de femmes, constitué en 2017). 

 - Le Mardi gras – le matin 

La journée du Mardi gras commence tôt, car c’est avant l’aube que les Gilles s’habillent dans l’intimité de leur famille. L’étape la plus importante est le « bourrage », qui consiste en la formation des bosses du Gille (une à l’avant et une à l’arrière) grâce à des torches de paille. La compagne, la femme ou la mère du Gille occupe une place importante, aidant le Gille à fixer les divers éléments du costume, tels que la collerette, la barrette et le mouchoir de cou. 

Dès 4 heures du matin débute le « ramassage » : de maison en maison, et en batterie, les Gilles, Paysans, Pierrots, Arlequins et Marins se constituent en petits groupes pour former plus tard dans la matinée une société complète. À l’approche du tamboureur, ils sortent sur le pas de leur porte, pour accueillir les autres membres de leur société respective venus les chercher. 

Les sociétés constituées déjeunent vers 7h dans leur local respectif souvent, comme le veut la tradition, avec des huîtres et du champagne. Puis, le visage couvert du masque, en dansant au rythme des tambours, elles convergent vers la Grand-Place où chacune sera, à tour de rôle, reçue par les autorités communales qui remettront publiquement des médailles aux jubilaires pour les longues participations au carnaval (25, 40, 50, 60 années voire plus). Avant de pénétrer dans l’édifice communal, un rondeau est formé en signe de fraternité. 

 - Le Mardi gras – l’après-midi 

Après un repas de midi pris en famille et entre amis, les sociétés se regroupent pour danser en direction de la Grand-Place : c’est le cortège aux oranges. Cette fois, le Gille a troqué son masque contre le chapeau de plumes d’autruche (néanmoins, tous les Gilles ne le portent pas) et le ramon contre le panier contenant les oranges qui vont être offertes à la foule. Accompagnés d’une batterie et de cuivres, tous dansent au même rythme des tambours et des airs traditionnels (il en existe 26). Un rondeau sur la Grand-Place clôture cette nouvelle étape. 

Vers 20h, le cortège du soir commence et suit le même parcours que l’après-midi, à la lueur des feux de Bengale. Le Gille ne distribue plus d’oranges, mais tient encore le panier en osier tressé, vidé de ses provisions. Arrivés sur la Grand-Place, les groupes forment à nouveau un rondeau. Vers 21h30, un grand feu d’artifice est tiré, clôturant le carnaval par l’embrasement de la devise de la ville « Plus Oultre » (devise de Charles Quint, signifiant « toujours plus loin »). 

 Les costumes : 

Si des groupes de fantaisie divers animent encore les Jours gras après la Deuxième Guerre mondiale, ils iront ensuite en s’amenuisant, pour ne plus laisser place vers les années 1980 qu’aux Gilles et aux Paysans, Pierrots, Arlequins et Marins. 

Trois sociétés de fantaisie sont constituées d’enfants issus d’établissements scolaires de la ville. 

La Société Royale Les Paysans a été fondée en 1930 au sein du Collège Notre-Dame de Bon-Secours. Elle a repris un déguisement porté jadis par une société d’adultes de Paysans, mentionnée dès 1879. Les Paysans disparurent des cortèges carnavalesques de 1926 à 1929. 

À l’instar du Gille, le Paysan porte un masque recouvert de cire (actuellement fabriqué par la famille Pourbaix, tout comme le masque de Gille). Ce masque n’est cependant pas pourvu de moustaches ni de favoris. Le Paysan est également muni d’un ramon et le costume ne peut être porté que par des garçons. Il est vêtu d’un pantalon blanc et d’un ample sarrau de toile bleue rehaussé de manchettes et d’un col blancs. Son chapeau, posé sur une « barrette » ainsi qu’un « mouchoir de cou », est muni de deux plumes d’autruche et de longs rubans blancs. Il arbore une gibecière remplie d’oranges.

La Société Royale Les Pierrots, telle qu’on la connaît actuellement, a été fondée en 1937 au sein de l’école des Frères (actuellement le Petit Collège), à l’initiative de Frère Ferdinand, directeur de cette école. Ils peuvent être aussi bien interprétés par des filles que des garçons. 

Cette société a pris le relais des Pierrots de son, déguisement répandu depuis le XIXe siècle et porté par des hommes et des femmes. Le jet de son était pratique courante jusqu’en 1922, lorsqu’il fit l’objet d’une réglementation par le Conseil communal. 

Dans le Journal Le Binchois du 10 février 1883, ils sont mentionnés : « Tout à coup, la musique se fait entendre, c’est le cortège qui arrive. Une foule de pierrots rouges, bleus et blancs, marchent en tête. Leur groupe produit le meilleur effet ». 

Le costume est constitué d’une blouse ample et droite descendant jusqu’aux genoux et d’un pantalon décorés de dentelles, de rubans blancs et de gros boutons noirs. Il est réalisé en couleur pastel bleu, rose, jaune ou vert. Une collerette blanche orne le cou. Le chapeau au bout pointu orné de trois rubans blancs est posé sur une « barrette » et un « mouchoir de cou ». Leur masque est un loup noir et ils tiennent en main un mirliton. 

Les Arlequins sont nés en 1965 sous l’impulsion du bourgmestre Charles Deliège, soucieux de voir l’enseignement officiel participer activement au carnaval. Devenu Préfet des études de l’Athénée royal de Binche, Samuël Glotz s’inspira directement de l’Arlequin de la Commedia dell’arte pour élaborer le déguisement. Notons toutefois que l’on sait que des Arlequins étaient présents lors du carnaval de Binche notamment en 1901, en 1923 et en 1925. Cette société sortit sans discontinuer de 1966 à 1979. Après une interruption de 1980 à 1991, elle participe à nouveau au carnaval depuis 1992. 

Le costume est constitué d’une blouse et d’un pantalon en tissu imprimé de triangles jaunes, rouges, verts et bleus. La blouse est serrée par une ceinture noire. Le chapeau de feutrine verte est garni d’une queue en fourrure noire et grise. Le demi-masque est en résine, galonné de fourrure (il fut fabriqué pendant longtemps par la firme César à Saumur, en France ; de nos jours, il est confectionné par des artisans liégeois, Faces Creation). 

Ils tiennent en main une batte ornée de rubans de différentes couleurs. Les Arlequins peuvent être aussi bien des filles que des garçons. 

La Société Royale Les Marins semble avoir été fondée en 1919, mais le personnage du Marin est mentionné pour la première fois en 1877, année qui coïncide aussi avec la date de composition, par le musicien binchois Émile Deneufbourg, de « L’Air des Marins », chanson classique du répertoire des musiques traditionnelles du carnaval de Binche. 

Avant la Seconde Guerre mondiale, durant les années 1930, la société change la couleur du costume tous les ans. Après plusieurs coupures dans les sorties carnavalesques et une dernière sortie en 1986, les Marins ressortent pour la première fois lors du carnaval 2018. Les participants viennent majoritairement du quartier du Pont-Martine. Les enfants peuvent se mêler aux adultes mais les filles ne sont acceptées que jusqu’à 12 ans. 

Le costume est un uniforme de marin complété par un loup noir. Le personnage porte une ancre de bois garnie d’un brin de mimosa le matin, alors que l’après-midi, le Marin portera ses oranges dans un panier métallique recouvert de satin blanc.

 

b. DOMAINE(S) DU POI 

La reconnaissance entre dans quel(s) domaine(s) du POI ?  A spécifier.

Les pratiques sociales, rituels et événements festifs

  

c. TRANSMISSION

L’élément est-il bien vivant ?

Comment est-il transmis aujourd’hui ? 

Quelles sont les actions entreprises pour garantir la viabilité de l’élément et sa transmission ?

« Faire le carnaval » pour les Binchois ne se résume pas à « faire le Gille » (c’est-à-dire s’habiller en Gille) ou à suivre un Gille et à rester dans son sillage ; c’est prendre part à une liturgie qui englobe toute la communauté. À Binche, on « est Gille », on « naît Gille » ou « femme de Gille » ; on trouve un sens à son identité et à son existence durant les Jours gras. Ainsi, par leur participation matérielle et immatérielle, tous perpétuent un rite, le protègent et préservent l’unité et l’identité de la communauté. 

La transmission se fait tout d'abord de manière intergénérationnelle au sein de la famille. Les jeunes enfants sont conscientisés depuis leur plus jeune âge à l’importance de perpétuer leur patrimoine, quel que soit leur rôle dans le rituel carnavalesque. 

De manière plus pratique, plusieurs éléments sont mis en place pour maintenir vivante la tradition. 

- Trois des quatre sociétés de fantaisie (Arlequins, Pierrots et Paysans) sont issus des trois établissements secondaires de Binche. Les élèves participent donc de manière directe au rituel. De plus, les écoles primaires et secondaires de la Ville accordent une partie de leur enseignement au carnaval. 

- Le Musée international du Carnaval et du Masque est un garant de ce patrimoine immatériel et les visites guidées de la section « Carnaval de Binche » ont une visée pédagogique et didactique. Une nouvelle section « centre d’interprétation du carnaval de Binche » a été ouverte au Musée en novembre 2018, permettant une visite interactive et complète. 

- Il existe à Binche deux écoles de tambours, l’instrument le plus emblématique du carnaval. 

- Des cours de « bourrage » (pour les bosses du Gille) sont mis en place pour les personnes intéressées. Beaucoup de femmes y assistent. 

- Deux associations (asbl) veillent à la communication, au développement, à la protection et à la mise en valeur du patrimoine binchois. Il s’agit de l’Association de Défense du Folklore (ADF) et de l’Association de Défense du Lundi Gras (ADL). 

 

d. SAUVEGARDE

Expliquer si l’élément en question est menacé de disparition.

Lister les menaces et dangers éventuels.

Indiquer les actions entreprises pour sa sauvegarde.

L’élément doit-il bénéficier de mesures de sauvegarde urgente ? Expliquer pourquoi.

Actuellement, l’élément ne semble pas menacé de disparition. On peut toutefois remarquer que l’affluence lors de la nuit des Trouilles de Nouilles, qui a lieu le lundi précédant les Jours Gras, tend à diminuer depuis quelques années, et la pratique de l’intrigue a tendance à disparaître, mais on ne peut pas parler de risque de disparition. 

Une des menaces principales qui pèsent sur le carnaval est sa dénaturation suite à la présence d’un public trop nombreux, et  surtout de photographes, journalistes et autres qui se mèlent de plus en plus au cortège, qui normalement est protégé du public par des barrières. Cependant, de plus en plus de gens sont autorisés à circuler entre les sociétés et dans les rondeaux, dénaturant par là même le rituel, et pouvant éventuellement empêcher la danse des Gilles et leur circulation.

Par le biais de visites guidées et/ou conférences diverses, le Musée international du Carnaval et du Masque participe à la sauvegarde et à la promotion de l’événement.

 

 e. ASPECTS SOCIOLOGIQUES ET HUMAINS

Qui sont les détenteurs, praticiens de l’élément ?  

Faire apparaître le caractère emblématique pour la communauté concernée (sentiment d’identité, d’appartenance, de continuité).

Binche est une ville historiquement importante dans la région et n’a pas connu de grands bouleversements sociaux pendant plusieurs siècles ; stable, la structure sociale y est celle d’une classe bourgeoise toujours motivée, malgré la crise, à perpétuer ses traditions pour retrouver les fastes du passé. Ce contexte n’est pas sans incidence car à Binche, « réussir » son carnaval ou « participer » au carnaval est aussi une stratégie d’intégration dans une culture que l’on pourrait qualifier d’« insulaire ». La tradition a produit une identité locale très forte en ses murs, que toute la communauté défend avec rage et passion. Pour un Binchois, le carnaval n’a de sens que dans l’enceinte médiévale de la cité. 

C’est pourquoi, véritable communion, le carnaval est sans aucun doute un des moments les plus importants dans la vie familiale et sociale des Binchois, et s’étend sur les six semaines de préparatifs pré-carnavalesques qui précèdent le Carême pascal chrétien. 

 Les sociétés de Gilles – portant des noms tels que les « Récalcitrants », les « Incas », les « Maxim’s », les « Réguénaires » ou encore les « Indépendants » – sont chargées non seulement de recruter pour leurs membres une batterie (soit six tambours et une grosse caisse) et des musiciens (un ensemble de cuivres), mais aussi d’organiser toute la logistique liée au bon déroulement des cortèges ainsi que différentes activités qui permettront de récolter des fonds pour leur fonctionnement. En effet, la participation au carnaval pour un Gille et sa famille représente un certain budget (de l’ordre de 1500 à 2500 euros en fonction du nombre de gilles) : cotisations à la société, confection des costumes du Dimanche, location du costume et du chapeau pour le Mardi Gras ainsi que des frais satellites (champagne, huîtres, consommations, etc.). Pour faire face à ces dépenses, les sociétés organisent toute l’année une « cagnotte ». Cet élément financier est important pour l’anthropologue : c’est toute une ville qui finance, spontanément et collectivement, chaque année, un patrimoine immatériel. Il n’y a donc pas de droit d’entrée demandé aux étrangers et touristes ; il n’y a pas de subside individuel ni de sponsoring commercial derrière une organisation comme celle-là. Ceci n’est pas toujours le cas dans d’autres manifestations en Belgique ou en Europe. 

De plus, le costume du Gille est loué chez un artisan. Cette location, qui s’est standardisée dans la seconde moitié du XXe siècle, a sans doute rendu la participation au carnaval plus « démocratique ». En effet, le costume s’étant embourgeoisé au XIXe siècle, sa fabrication est aujourd’hui très onéreuse.

 

f. ETENDUE GEOGRAPHIQUE

Situer l’élément dans le(s) lieu(x) où il se concentre, et si possible dans une perspective régionale, nationale et/ou internationale (comparaison, ouverture vers l’extérieur, relation géographique ou pratique similaire). 

Le carnaval de Binche est un des carnavals les plus connus de Belgique, en témoigne le grand nombre de carnavals hennuyers qui présentent des Gilles dans les différents cortèges. L’aura du Gille est telle que l’on en trouve aussi en Flandre (Ostende et Alost notamment). 

Les louageurs sont les artisans chargés de la confection des costumes et des chapeaux ainsi que de leur location. Il existe trois ateliers de louageurs à Binche. Les costumes sont utilisés à Binche durant deux carnavals, on parle d’ailleurs de « costume neuf » et de « costume de un an ». Ensuite, les costumes profitent aux localités de la région du Centre dans lesquelles ils existent d’autres sociétés de Gilles (qui sont indépendantes de Binche) puisque ces dernières viennent les louer dans la cité aux remparts. 

Si le carnaval de Binche a ses caractéristiques propres, certains éléments sont communs au fond culturel européen. Il s’agit, comme toutes les mascarades européennes, d’une fête destinée à célébrer le renouveau de la nature, à exorciser les démons et à rendre la terre fertile. Il le fait notamment en claquant le sol de ses sabots et en faisant sonner ses cloches. On trouve également le souvenir de pratiques archaïques dans la présence de la danse au son du tambour, du masque, des sonnailles, du « ramon » (dérivé du balai destiné à chasser l’hiver dans les rites païens) et de l’offrande de nourriture (des oranges). Par ce fait même, le Gille s’intègre dans un contexte rituel beaucoup plus vaste s’étendant à l’Europe et ses anciennes colonies. 

La danse et la musique notamment possèdent des équivalences dans le nord de l’Europe. Les personnages d’Arlequin ou encore de Pierrot sont issus de la Commedia dell’arte et existent dans la plupart des carnavals européens et extra-européens. Le type de masque porté par les Gilles est un type de masque en vogue à la fin du XIXe siècle dans nos régions et se retrouve notamment dans les masques en treillis métallique de Nice ou encore dans les masques en bois de Suisse.

 

 g. LEGALITE

Démontrer que l’élément est conforme aux Droits de l’Homme, aux respects mutuels et à la législation en vigueur en FWB.

Le carnaval de Binche, comme toute fête masquée, a aussi pour but de lier des liens entre les personnes d’une communauté. Cela se fait bien évidemment en conformité avec les droits de l’Homme, en tout respect de la législation en vigueur en FWB. Pour rappel, l’ADF (association de défense du folklore) a aussi pour but de contrôler le bon déroulement de la fête et de réagir s’il y a des débordements ou dépassements éventuels. Mais, il n’y a jamais eu de tels débordements à Binche.

L’ADF a établi des règles concernant le Gille le jour de mardi gras : il doit être un homme, Binchois ou résidant à Binche depuis au moins 5 ans. Pour l’instant, les femmes ne peuvent endosser le rôle de Gille. Néanmoins, la place de la femme est en évolution. Depuis 2017, un groupe de femmes, Les Ladies, ont décidé de sortir le lundi gras après-midi. 

 

h. FONCTIONS SOCIO-CULTURELLES

Expliquer le rôle socio-culturel de l’élément sous quatre aspects :

 - Dialogue intergénérationnel : Le carnaval est l’occasion de partager une expérience rituelle inter-générationnelle, d’apprendre, de transmettre des savoirs-faire et des savoirs-être et de partager des moments.

Le dialogue intergénérationnel a lieu à tous les niveaux, que ce soit pour la femme, dans l’apprentissage des gestes de l’habillage, du bourrage et de l’accompagnement du Gille, que pour l’homme, dans la transmission des pas de danse et de la manière d’être Gille. Un exemple concret est la présence dans de nombreuses familles de plusieurs générations de Gilles (le grand-père, le père, le fils et le petit-fils). Le fait que la société des petit Gilles (composée que de Gilles enfants ou adolescents) est importante et existe montre d’ailleurs l’importance de la jeune génération dans la reprise de la tradition. La présence d’écoles de tambour montre également que la transmission vers les jeunes générations fonctionne également dans le domaine de la musique. Il en est de même pour la couture chez les femmes qui réalisent les costumes.

 - Dialogue multiculturel : Le carnaval est l’occasion d’un dialogue multiculturel, puisque de nombreux touristes étrangers viennent y assister et sont parfois invités dans les maisons privées. C’est aussi un moment sacré, presque comme une communion à laquelle toute la ville prend part et donc, le dialogue multiculturel est pratiqué à tous les niveaux. Des hommes d’origine étrangère peuvent prendre part à l’organisation du carnaval à condition d’être résidant à Binche depuis au moins 5 ans.

 - Développement durable (environnement, santé, économie inclusive, etc.) : Le carnaval est un moment sacré où on est en lien avec la nature, puisqu’il s’agit d’un rituel ancien où l’on célèbre le renouveau de la nature. L’environnement est donc par-là pris en compte. L’économie est fortement dynamisée pendant le carnaval, puisque tous les cafés et restaurants du centre-ville sont pris d’assauts par le public.

 - Diversité et créativité humaine : Chaque année, notamment pour le Dimanche gras, couturières et artisans fabriquent de nouveaux costumes selon des thèmes variés non imposés, qui ne seront portés qu’une seule fois à l’exception des soumonces en musique l’année suivante. Il en va de même pour les chapeaux de femmes de Gilles que ces dernières sortent à l’occasion du Mardi gras.

 i. RECONNAISSANCE

Qu’est-ce que la reconnaissance en tant que Chef d’œuvre du Patrimoine oral et immatériel de la Fédération Wallonie-Bruxelles a apporté à l’élément ? 

La reconnaissance a surtout apporté une aura plus importante, notamment au niveau de la presse, au carnaval binchois. Cependant, l’ADF veille toujours à ce que le contenu de la tradition ne soit pas altéré à des fins médiatiques. 

La reconnaissance a un impact positif sur la tradition (plus de diversité dans les nationalités des touristes, plus de rayonnement au national et à l’international) mais elle n’en a pas modifié les fondements, car le carnaval de Binche a toujours fait l’objet d’une publicité importante et eu un public massif. Les quelques évolutions dans les groupes éventuels qui se (re)forment ne sont pas du fait du classement par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

  

4. DOCUMENTATION ANNEXE

 - Références bibliographiques :

La liste n’est pas exhaustive 

FR. ANSION Fr., "Carnaval de Binche. Mémoire en images", Éditions Luc Pire, Liège, 2013. 

H. BOONE, "Variantes européennes des airs de Gilles propres au répertoire carnavalesque de Binche" dans "Les cahiers binchois. Revue de la Société d’archéologie et des amis du Musée de Binche", vol. 23, Binche, 2013. 

É. BOTTELDOORN & É. VANDERHAEGEN, "Le Gille sens dessus dessous", 6 février 2013 au 9 mars 2014, Catalogue d’exposition, Musée international du Carnaval et du Masque, Binche, 2013. 

J. DELMELLE, "Binche, la cité des gilles", Éditions Actica, La Madeleine-lez-Lille, 1972. 

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M. TAUSCHEK, "Wertschöpfung aus Tradition. Der Karneval von Binche und die Konstituierung kulturellen Erbes", Studien zur Kulturanthropologie / Europäischen Ethnologie, band 3, Berlin, 2010.

 - Autres sources : copie d’études, enquêtes, site internet, enregistrement sonores, vidéos, etc. : 

www.museedumasque.be

www.carnavaldebinche.be

www.binche.be

www.adfbinche.net

https://fr-fr.facebook.com/AdlBinche/