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Le Tour Sainte-Gertrude de Nivelles

N° de référence du dossier : Reconnaissance n° 9
Reconnu depuis le 12 mai 2004 par la Ministre de la Culture en tant que Chef-d’œuvre du Patrimoine oral et immatériel

Inventaire mis à jour le 26 avril 2017



1.    ASPECTS PRATIQUES

a. Nom de l'élément : Tour Sainte-Gertrude

b. Localisation géographique : Ville de Nivelles, en province du Brabant wallon 

c. Communauté concernée (groupes ou individus) :
Clergé nivellois, habitants de Nivelles et autres pèlerins même étrangers (France, Allemagne,...)

d. Société ou groupe responsable : Comité de Sainte-Gertrude asbl

e. Personne de contact :
Michel Delcourt, président du Comité,
Boulevard Ch. Van Pee, 17,
1400 Nivelles
mdelc@skynet.be


2.    HISTORIQUE :

L’appellation « Tour Sainte-Gertrude », attestée depuis le XIVe siècle, traduit la réalité  de la manifestation : il s’agit d’un « tour », c’est-à-dire un itinéraire circulaire autour de Nivelles , faisant référence à sainte Gertrude, fondatrice de l’abbaye de Nivelles au VIIe siècle et patronne de la cité, conjointement à saint Michel. Manifestation populaire, le Tour Sainte-Gertrude rassemble chaque année plusieurs milliers de personnes qui trouvent dans leur participation une expression, consciente ou non, de leur appartenance à la communauté locale, en l’occurrence la ville de Nivelles au sens sociologique du mot. Son existence est attestée depuis la seconde moitié du XIIIe siècle, époque où les sources mentionnent une procession - déjà bien établie -, dont l’élément central est le corps de sainte Gertrude, objet de vénération depuis le VIIe siècle à Nivelles. Cet élément central est concrétisé par le reliquaire contenant les ossements de la sainte, appelé à Nivelles « châsse ». L’événement revêt un caractère festif et œcuménique, chacun, c’est-à-dire chaque nivellois, y participant en fonction de motivations qui lui sont propres : acte de foi, chrétien, attachement à sa ville natale ou d’adoption, pratique sportive, participation à une manifestation de masse conviviale ou désir de s’enraciner dans la vie locale pour le nouvel arrivant.

Le Tour se perpétue, sans interruption notable, depuis plus de 740 ans par le volontarisme de l'asbl Comité de sainte Gertrude, constituée dans les années 1950 pour aider le clergé local dans l'organisation de la manifestation, la Ville de Nivelles assumant la sécurité des personnes aux endroits délicats (passages sur les voiries). Le déroulement et le parcours suivent des usages fixés ou transmis oralement depuis le XVe siècle. Il en est ainsi du parcours du matin comme de la « rentrée solennelle » de l’après-midi et du Te Deum conclusif. Tous ces éléments confèrent au Tour des fondements à la fois matériels, comme le reliquaire de sainte Gertrude, et immatériels transmis par la tradition orale de génération en génération.



3.    SITUATION ACTUELLE :

a. Décrire l'élément actuel dans son ensemble (avec ses différentes composantes)
Le Tour Sainte-Gertrude se déroule depuis plus de 740 ans chaque 29 septembre, date de la fête de Saint-Michel, ou le dimanche qui suit cette date si le 29 septembre n'est pas un dimanche (en 2017, le 741ème Tour se déroulera le 1er octobre). C'est le point culminant des festivités qui couvrent en réalité une octave (huit jours), commencée la veille du Tour par le transfert de la châsse de sainte Gertrude à la croisée du grand transept devant le chœur de la collégiale où elle est exposée au public. Le jour du Tour, au petit matin, après la messe de pèlerins, la châsse est placée sur un char de bois datant du milieu du XVe siècle, auquel sont attelés six chevaux en flèche. A 6h45, le doyen de la collégiale Sainte-Gertrude confie au bourgmestre de Nivelles la responsabilité de la châsse pour le parcours extra muros long d'environ 14 km. L'itinéraire, qui emprunte des voiries et des chemins anciens, est jalonné de quatre haltes principales, occasions de repos et de prières. Il décrit un cercle d'environ 14 km. Les chants religieux, alternant le français en usage dans la liturgie contemporaine et des éléments du propre grégorien (issus des « processionnaires » des chanoinesses nivelloises de l’Ancien Régime), rythment la marche. Vers 11 heures 30, le cortège revient en ville. A 15 heures 30 débute la "rentrée solennelle", cortège en grande pompe accompagnant le char et la châsse en ville et constitué d'une quarantaine de groupes en costume historique évoquant Nivelles au moyen âge. Figurent notamment les groupes illustrant l’abbesse de Nivelles, le chapitre de Sainte-Gertrude, les notables, les serments d'armes et les géants nivellois considérés parmi les plus anciens des Pays-Bas, et des groupes historiques invités, comme les représentants de Reims. La dernière partie de la « rentrée » est plus religieuse, plusieurs chasses et statues sont portées par les mouvements de jeunesse qui les accompagnent. Viennent en fin de cortège les pèlerins étrangers, le reliquaire et la châsse de Sainte Gertrude accompagnée par un groupe de 13 hallebardiers nouvellement créés. Ce cortège de rentrée décrit un itinéraire circulaire en ville avant de converger vers la collégiale et de revenir là où le Tour a commencé au petit matin. La châsse est alors descendue du char et confiée au clergé pour le Te Deum qui rassemble la toute grande foule pour une ultime vénération des reliques de la sainte. Les festivités se terminent le dimanche suivant, bouclant ainsi « l’octave de la fête » pour reprendre l’expression des sources par le repositionnement des reliques dans le chœur oriental de la collégiale.

Le Comité s’appuie sur un modus operandi attesté depuis des siècles. Jusqu’à la suppression du chapitre de Sainte-Gertrude en 1792, le Tour était organisé par ce même chapitre, occupant et propriétaire de la collégiale du même nom ainsi que de la châsse contenant les ossements de sainte Gertrude, les autorités communales participant à l’événement à travers leur propre organisation. A la suite de la suppression de l’ancien chapitre sous le Régime Français et du Concordat (1804), l’organisation du Tour est passée entre les mains du clergé paroissial qui s’est entouré de laïcs, certains étant membres de la fabrique d’église de la collégiale. Dans les années 1930, et plus encore à partir des années 1950, le Tour s’est étoffé dans sa partie festive, c’est-à-dire la « rentrée solennelle » en costumes d’époque, dans l’intention d’évoquer la Nivelles médiévale.


  b. La reconnaissance entre dans quel(s) domaine(s) du POI ?
Les pratiques sociales, rituels et événements festifs.


  c. L'élément est-il toujours bien vivace ? Comment est-il transmis aujourd'hui ? Quelles sont les actions entreprises pour garantir la viabilité de l'élément et sa transmission ?
Le tour est bien ancré dans l’esprit des nivellois et de leurs proches. L’organisation s’appuie sur un modus operandi attesté depuis des siècles (la première mention remontant à 1276) et nourri par des sources écrites (et tradition orale).
Depuis les années 1950, le Tour est organisé par l'asbl Comité de sainte Gertrude comptant actuellement, y compris le Doyen de Nivelles, une trentaine de membres bénévoles responsables des différents aspects pratiques et logistiques du Tour. Le comité s’efforce dans un souci œcuménique, de collaborer et sensibiliser les autorités (ville, fabrique d’église, écoles et autres associations). Le comité s’efforce aussi de perpétuer ce modus operandi festif, religieux et folklorique malgré des pressions telles que l’urbanisation et l’évolution des mentalités.
Le Tour n’est pas seulement l’affaire des seuls adultes, mais chaque petit nivellois effectue son « rite de passage » initiatique en y prenant part pour la première fois (une entaille sur son bâton dit ”de sainte Gertrude” l’attestera). Dans le même ordre d’idées, le Tour participe à l’intégration des nouveaux nivellois, initiés à la chose par leurs voisins et connaissances. La perpétuation de la tradition se retrouve par la transmission : celle des anges sur les 6 chevaux du char (petits garçons de 6 ans inscrits par les parents même avant la naissance...), des chantres marchant derrière le char, du responsable du frein de ce dernier, charge dévolue à la même famille depuis cinq générations, jusque dans la composition des groupes historiques de la rentrée constituée par des collectifs d’amis ou de membres d’une même famille.


 d. Expliquer si l'élément en question est menacé de disparition et indiquer les actions entreprises pour une sauvegarde.
Le comité actuel s’efforce, en dépit de la pression croissante des contraintes contemporaines (modifications urbanistiques, évolution des mentalités) de perpétuer dans les meilleures conditions et avec la meilleure résilience un modus operandi transmis de génération en génération. Le Comité s’efforce de conserver l’esprit d’une manifestation festive et religieuse accessible à tous, dans le respect des motivations de chacun, sans aucun prosélytisme. Il veille à l’observation de l’héritage des siècles à travers la pérennisation des dates, des horaires, des itinéraires mais aussi des contacts avec les riverains et propriétaires des terres visitées par le cortège (essentiellement des terres agricoles soumises aux servitudes) et des rituels, ces derniers en symbiose avec le clergé local, en particulier le doyen de la collégiale Sainte-Gertrude.


 e. Analyser les aspects sociologiques, humain et matériels. Qui sont les détenteurs, praticiens de l'élément ? Faire apparaître le caractère  emblématique pour la communauté concernée (sentiment d'identité, d'appartenance, de continuité).
Le Tour Sainte-Gertrude est organisé par l’asbl Comité de Sainte-Gertrude comptant une trentaine de membres bénévoles responsables des différents aspects pratiques et logistiques du Tour.
Le doyen de la collégiale Sainte-Gertrude est un membre de droit. Il s’efforce également, dans un souci œcuménique, de collaborer et sensibiliser les autorités, notamment la Ville de Nivelles, les écoles et les associations. Le Comité de Sainte-Gertrude a son siège à Nivelles
Le Tour présente dans un volume référentiel considérable d’objets exceptionnels parmi lesquels : la châsse de sainte Gertrude, œuvre du sculpteur Félix Roulin inaugurée en 1984, remplaçant le reliquaire gothique détruit lors du bombardement de la ville le 14 mai 1940 ; le char monumental dit de sainte Gertrude, œuvre en gothique brabançon du milieu du XIVe siècle, constitué de deux caissons en chêne sculpté posés sur deux trains de roues, la peinture du char (disparue aujourd’hui), les scènes de la vie de sainte Gertrude (conservés à la collégiale) et la sculpture et dorure du caisson supérieur ayant été réalisés vers 1460-1465 par Jacob Sourdiaus, élève du Roger de le Pasture.

Les Nivellois sont profondément attachés à la collégiale, au Tour et ses éléments précités, et au-delà, de manière sous-jacente et sans doute inconsciente, à la personne de sainte Gertrude considérée comme protectrice de la ville et de ses habitants. Cette dimension est notamment nourrie par la réputation de la sainte, basée sur les textes et les représentations qui l’ont érigée comme protectrice des faibles et des récoltes (écartant notamment les rongeurs, qu’on retrouve souvent comme attribut dans les représentations). Le rôle de protection quasi maternelle est souvent évoqué par les participants ; une protection qui porterait sur la communauté locale urbaine toute entière, traduisant une certaine dichotomie ville-campagne et un distinguo entre habitant de Nivelles (les « Aclots ») et qui ne l’est pas. Faire le Tour prend une signification mémorielle, chacun mettant ses pas dans ceux de sainte Gertrude et perpétuant en quelque sorte sa « mission terrestre ». Dans la mémoire collective, cette dimension est très présente ; pour nombre de « marcheurs du Tour » en effet, celui-ci emprunte l’itinéraire que Gertrude effectuait de son vivant pour visiter ses malades et ses fermes, et le caractère circulaire du Tour n’est que la concrétisation de sa volonté de protéger la ville et ses habitants des dangers extérieurs. Ces interprétations, au caractère volontiers romantique, montrent combien le Tour joue un rôle de ciment et de continuité, à forte charge affective, dans l’identification de chacun à la communauté locale, et cela malgré la pression du monde actuel. Beaucoup de nivellois expatrié revienne la veille du Tour pour se réveiller le dimanche matin au son du carillon et effectuer, avec ses amis et ses proches, « son » Tour en hommage ou reconnaissance à la ville qui l’a vu naître.

D’un point de vue méthodologique, le Tour Sainte-Gertrude constitue un exemple de manifestation collective d’essence sacrée mais ayant acquis, principalement depuis les vingt dernières années, une dimension œcuménique favorisant le dialogue entre les éléments constitutifs des communautés locales mais aussi le rapport de ces dernières avec le monde extérieur. Le Tour est l’occasion de tisser de nouveaux liens, d’inviter ou inciter des amis à y participer. Il est aussi un moyen exceptionnel pour l’intégration des Nivellois d’adoption, nouveaux habitants, chrétiens ou athées, et gens issus d’autres cultures, de religion ou de pensée différentes. La marche collective du matin favorise un échange privilégié, sorte de colloque respectant la diversité culturelle croissante, puisant dans la richesse issue des différences de pensée et de mentalités. Il n’est pas douteux que, pour la société actuelle et future, le Tour participe à la cohésion sociale.

  f. Si possible, situer l'élément dans une perspective régionale, nationale et/ou internationale (comparaisons, ouvertures, relations)

La présence d’un reliquaire processionnel apporte des demandes de participations de plus en plus fréquentes à des Processions ou « Tours » : Tour Saint-Vincent de Soignies avec la participation du carillon à Nivelles, le Chef de Sainte-Waudru venu à Nivelles, les Tours Saint-Barthélémy à Bousval, Sainte-Ragenufle à Incourt, le Tour à Basse-Wavre et la marche Saint-Feuillen à Fosses la Ville, l'église Sainte-Gertrude de Landen (déjà venus à Nivelles), etc.
D’autres associations religieuses sont également présentes (principalement allemandes) : Wattenscheid (Ruhr), Wûrzburg (Bavière-Franconie), Essen (Ruhr), Bonn (Rhénanie), Horstmar (nord de la Rhenanie), Waldzell (Bavière-Franconie). Ces délégations viennent en grand nombre participer au Tour (plus de 80 personnes en 2016) et une délégation de Nivelles (entre 12 et 20 personnes) se déplace à Wattenscheid tous les ans vers le 17 mars.
Une délégation française de Selongey (Bourgogne) et une italienne de Magre/Margreid (Haut Adige) ont également participé 2 fois au Tour.


  g. Montrer que l'élément est conforme aux droits de l’Homme, aux respects mutuels et à la législation en vigueur en FWB
Le Comité s’efforce de conserver l’esprit d’une manifestation festive et religieuse accessible à tous, dans le respect des motivations de chacun, sans aucun prosélytisme. Il veille à l’observation de l’héritage des siècles à travers la pérennisation des dates, des horaires, des itinéraires mais aussi des contacts avec les riverains et propriétaires des terres visitées par le cortège (essentiellement des terres agricoles soumises aux servitudes) et des rituels, ces derniers en symbiose avec le clergé local, en particulier le doyen de la collégiale Sainte-Gertrude.

 h. Comment l'élément intègre-t-il son rôle socio-culturel ?  

 - Dialogue intergénérationnel
Le Tour n’est pas seulement l’affaire des seuls adultes, mais chaque petit nivellois effectue son « rite de passage » initiatique en y prenant part pour la première fois. Le Tour participe aussi à l’intégration des nouveaux nivellois, initiés à la chose par leurs voisins et connaissances. La perpétuation de la tradition se retrouve par la transmission : celle des chantres marchant derrière le char, du responsable du frein de ce dernier, charge dévolue à la même famille depuis cinq générations, jusque dans la composition des groupes historiques de la rentrée constituée par des collectifs d’amis ou de membres d’une même famille.

- Dialogue multiculturel
Le Tour est à la fois le garant d’une identité et le ferment de l’identité à venir. Il participe au dialogue entre les générations, entre les nivellois et les visiteurs, dans un souci permanent d’ouverture aux autres.

- Développement durable
Sa vocation s’inscrit dans le développement durable par le fait de préserver une tradition multiséculaire et fondatrice tout en en modernisant certains aspects pour répondre aux défis, notamment culturels et environnementaux.
Le Comité sensibilise les participants sur les comportements adéquats pour le respect de l'environnement, notamment des terres traversées et des riverains.
Le grand nombre de visiteurs extérieurs le week-end du Tour est important pour les commerçants locaux.  

-  Diversité et créativité humaine
La créativité se crée principalement autour de la procession solennelle de l’après-midi : confections et entretien des costumes (environ 200) ou trouver de nouveaux groupes pour étoffer la procession. Un groupe de 12 hallebardiers plus un capitaine, deux tambours et un porte-drapeau a été créé par l'atelier couture pour entourer le char lors de la Rentrée solennelle.

I.  Qu'est-ce que la reconnaissance en tant que Chef-d'œuvre du Patrimoine oral et immatériel de le Fédération Wallonie-Bruxelles a apporté à l'élément ?

La reconnaissance a fait connaître Nivelles non seulement en Belgique mais également à l'étranger.

4.    DOCUMENTATION  :


- Références bibliographiques :

TARLIER J. et WAUTERS A.,  « Géographie et histoire des Communes Belges : Ville de Nivelles », 1862.
COLLET E., « Sainte Gertrude de Nivelles », Culte Histoire et Tradition, 1985.

- Autres documents : copie d’études, site internet, autres : toursaintegertrude.be